De l’outil à l’arme : une histoire passionnante – I (JARA10)

Cet article est très largement inspiré d’un mémoire rédigé par Céline Aguillard,  élève du club de Méry-sur-Oise. Nous remercions son auteur pour ce travail.
L’objet de ce dossier est de présenter l’évolution de certains outils de la paysannerie passés du domaine agricole à celui des arts martiaux. Nous nous limiterons dans cette étude aux outils de la paysannerie chinoise et japonaise. Nous avons donc répertorié dans ce dossier plusieurs armes utilisées dans les arts martiaux et nous allons en présenter l’origine et leur utilisation dans le domaine des arts martiaux. Nous allons présenter plusieurs armes – dont certaines sont communes à la Chine et au Japon – ainsi que les modifications qu’elles ont subi afin de passer du domaine de l’agriculture à celui des arts martiaux.
Il faut juste savoir que l’utilisation des armes «nobles» étaient réservé à l’élite et que les paysans n’avaient pas le droit d’en posséder. Mais pour faire face au brigandage, aux razzias ou tout simplement aux dangers de la vie, certains outils ont vu leur utilisation première, se muer en un usage beaucoup plus dangereux…

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Dans les arts martiaux, la pratique des armes est un volet majeur dans l’évolution. Les armes nous donnent une attitude, une forme de corps. Elles rendent réalistes les attaques et surtout nous permettent de conceptualiser les saisies et frappes. On comprend mieux pourquoi katate dori ou haï anmi katate dori quand on travaille sabre au fourreau, on visualise mieux irimi quand on montre la tsuka de son katana au partenaire etc. Les armes ont donc une importance capitale dans notre pratique et elles sont nombreuses. Nous vous proposons de découvrir comment les arts martiaux ont transformé en armes, de simples outils utilisés quotidiennement.

Chaque arme est présentée ici par son nom, chinois ou japonais, et est suivie de parenthèses indiquant son origine. Nous avons classé les armes par ordre alphabétique. Les armes dont le nom figure en bleu sont des armes utilisées en aïkido ou aîkitaï Jutsu.

►Ban-dao (Chin.) : Fauchon, serpe avec manche. Arme traditionnelle du Bing-qi.

►Bisen-to (Jap.) : Variante du fauchard (Naginata) avec lame courte, large et lourde. Il fut surtout utilisé par les paysans.

►Bing-qi (Chin.) : Aussi Ping-chi ou Mo-hai. Désigne les armes utilisées dans l’ancienne Chine et souvent maniées dans les styles de Wushu (arts martiaux de la Chine) traditionnels. Il en existe une quantité impressionnante, dont une bonne part a un rapport direct avec les arts martiaux (par destination ou par adaptation).
Les moines de Shaolin s’entraînaient déjà avec 18 armes classiques (les 18 armes de Luo-han), et on peut dénombrer entre 100 et 200 armes dont l’emploi complétait les techniques de combat à main nue.
De nombreux outils agricoles pouvaient également être utilisés comme armes improvisées lors de révoltes paysannes, et nombre d’entre eux passèrent dans les îles du sud-est asiatique avec marins, pêcheurs et commerçants.
Ainsi, le trident métallique, peut-être un plantoir (Ti-shien ou Tie-gen, qui devint Sai à Okinawa, ou Tjabang en Indonésie), les manches de bois avec poignée pour tourner les meules de riz (Kuai, qui devint Tonfa à Okinawa), la carapace de tortue utilisée pour le transport de victuailles (Tun, qui devint Chimbe à Okinawa), fléau pour le grain (Liang-jie-gun, qui devint San-setsukon).
Les armes chinoises sont impossibles à inventorier toutes, d’autant que les mêmes, ou leurs variantes, apparaissent sous des vocables différents.
►Bo (Jap.) : Bâton long, entre 1.60 m et 2.80 m en bois dur, de section généralement ronde et parfois hexagonale. Les techniques de maniement de cette arme ancienne dans l’ensemble de l’Asie constituent au Japon le Bo-jutsu. Il existe une grande variété de Bo (Bong ou Tien-bong, au Vietnam) et dérivés. Ainsi le Tetsubo (aussi Kanabo ou Kurogane-bo), en métal, et une variété de Bo plus courts (Hanbo, Koshinobo, Yubido, Kongo). La police japonaise contemporaine utilise toujours un bâton court, le Keibo, autour duquel a été élaborée toute une technique d’emploi (Keibo-soho). Le Jo, arme également ancienne, est dérivée du Bo, avec une longueur inférieure (environ 1.30 m).

Arme-BoLe Bo est également une arme majeure dans la famille des Kobudo des îles Ryukyu. Venu de Chine, le bâton y est également appelé Kon (du chinois Kun ou Gun) et a donné lieu à une pratique guerrière très efficace (Bo-ho ou Kon-po) qui distinguait le bâton en tant qu’arme (Oisangu) du bâton simplement en tant que tel, utilisé notamment dans les danses traditionnelles (Meikatobo).
Arme-BlocageArme-Harai-ukeArme-Hane-ukeLa technique okinawaienne de maniement du bâton diffère sur bien des points de son  homologue japonais, notamment ce qui concerne sa saisie, dont il existe deux formes de base.  Les premiers bâtons étaient simplement cylindriques d’un bout à l’autre (Maru-bo). Le premier Bo utilisé en tant qu’arme n’était probablement rien d’autre que le Tenbin, bâton-balancier porté sur les épaules pour transporter, à la chinoise, les charges les plus lourdes. Il était en bambou (Take-bo). Puis forme et section ont évolué. Arme-Techniques
Arme-TamboAinsi furent autrefois utilisés pour le combat des bâtons à section carrée (Kaku-bo ou Haku-bo), ou hexagonale (Rokkabu-bo), ou octogonale (Hakkaku-bo), qui présentaient autant de bords coupants à l’effet particulièrement destructeur.
Les pratiquants d’aujourd’hui en sont revenus à la section ronde. Cependant celle-ci est plus importante au milieu du bâton qu’à ses extrémités : le centre de gravité de l’arme est ainsi parfaitement localisé et son maniement avec un minimum d’efforts et un maximum d’efficacité s’en trouve facilité. De plus cette forme donne une meilleure résistance à l’arme tout en diminuant les risques de rupture.
Voici les diverses tailles de Bo d’Okinawa (les longueurs étant dégressives) :
Arme-Boso    Kushaku-bo : 2.80 mètres ;
o    Rokushaku-bo : 1.80 mètres ;
o    Yonshaku-bo : 1.20 mètres ;
o    Sanshaku-bo : 0.90 mètres ;
o    Tanbo : 0.50 mètres ;
o    Shoshaku-bo : 0.40 mètres.
Font également partie de cet ensemble, quoique d’un maniement spécifique, le Sunakake-bo (ou Kai ou Eku, la rame), le Nunte-bo (bâton prolongé d’un Nunte, ou Manji-sai) et le Bo-chaku.
Voici quatre modèles de Bo, ainsi que plusieurs types de blocage que l’on peut réaliser avec. cette arme :

►Bo-chaku (Jap.) : Fléau de bois avec lequel les paysans battaient les céréales, dont Arme-Bo-chakul’origine est chinoise (Sau-tsa-kuen). L’instrument pouvait aussi servir à combattre, avec son manche long et sa courte partie mobile, et inspira les premières formes de Nunchaku (Sosetsukon-nunchaku).
►Cha (Chin.) : Fourche, trident. L’une des armes-outils souvent maniée dans les styles de Gong-fu traditionnels. Il en existe une grande variété, en fonction du nombre et de l’orientation de ses branches et dents. On peut trouver ce même terme pour désigner, dans l’impressionnant arsenal des armes et armes-outils de la Chine ancienne, une petite lance, une faux, une bêche, une houe.

►Chigiriki (Jap.) : « étoile du matin ». Simple instrument agraire, le fléau à battre le grain est devenu, par nécessité de défense du paysan devant les incursions guerrières, une véritable arme.  Le manche de bois fut prolongé d’une chaîne de métal terminé par une masse. Une évolution ultérieure fut la Kusarigama (avec l’ajout d’une lame), également utilisée par les samouraï.

►Eiku (Jap.) : Aussi Ekku, la rame. Cet instrument rudimentaire, indispensable aux pêcheurs d’Okinawa, a aussi été l’une des armes les plus redoutables développées par les insulaires au cours des siècles passés. Sur une longueur d’environ 1.60 mètres, le manche, rond, prenait un mètre. L’extrémité large et plate, avait une épaisseur d’environ deux centimètres sur son axe central, qui allait en s’amincissant sur les bords, jusqu’à devenir mince et coupante.
Arme-EkkuLe Eiku-jutsu est la technique de maniement de combat avec cette rame, qui fut développée dans les arts martiaux du Ko-bujutsu puis du Kobudo. La rame, en bois dur, pouvait être maniée soit comme un bâton, autorisant coups de taille comme d’estoc, soit, avec sa partie plate, comme une lame lourde et large avec laquelle on pouvait développer une énergie cinétique dévastatrice. De plus, cette arme potentielle, qui pouvait être portée par les pêcheurs d’Okinawa sans qu’on les soupçonne de vouloir en découdre avec les Samouraï de l’armée japonaise occupante, était d’une telle allonge qu’elle plaçait en état d’infériorité n’importe quel guerrier même lourdement armé mais de façon conventionnelle. Il existe quelques rares Kata (enchaînement de mouvements, avec ou sans arme), tel le Tsuken Akahachi-no-kai (ou Chikin-hakashu-no-eiku-di), peu enseignés et peu pratiqués de nos jours, rarement démontrés au grand public. On pourra également noter que dans la légende de Musashi, il est fait état d’un combat qu’il aurat mené et gagné à l’aide une rame.

►Fu (Chin.) : Hache de combat, arme du Bing-qi.

►Ji (Chin.) : Aussi Jyi, Jih, Ki, Tsi : hallebarde, arme du Bing-qi. Le terme de hallebarde est une expression très générique pour désigner quantité d’armes emmanchées sur un manche long dont formes et poids sont très variables. Il englobe notamment certaines formes de haches (Fu), de lances (Qiang) et de fauchards (Guan-dao, Da-dao, Tai-dao).
L’idéogramme chinois désigne, à l’origine, une lance munie de deux branches légèrement recourbées ou une lance à trois pointes d’environ 3.20 mètres. Par extension, il s’agit plus simplement d’une lance comportant une ou plusieurs lames latérales pouvant être utilisées en coup de taille, pour trancher, ce qui multiplie l’efficacité de l’arme. L’origine ancienne de cette arme est le Ge (aussi Ko, Ke, Ger, Geh, Gee), ou «hallebarde à crochets » (voir définition citée ci-dessus).
Arme-HallebardeLa spécificité de la hallebarde est d’adjoindre une capacité de taille (coupe), à celle de l’estoc (pointe), ce qui ajoute à l’efficacité de l’arme, notamment dans des combats contre des cavaliers. Par conséquent, ce surcroît d’efficacité implique un poids plus élevé de la lame… donc une manipulation plus physique.
Dans la catégorie des hallebardes entrent d’autres nombreuses armes de hast (armes à long manche) dont les Chinois sont friands. On peut, parmi bien d’autres, citer diverses pelles (Chan) qui, à l’origine étaient des instruments funéraires spécifiques aux Bouddhistes, faux, fourches, et fourchons (Cha), râteaux (Pa), haches (Fu), masses (Chui) ainsi que des formes plus ou moins étranges encore avec les «mains de justice » (Bishou) représentant une main, ou un poing, tenant un pinceau de Juge (Bi) et autres griffes emmanchées (Chazo ou Chua). La plupart de ces armes étranges, fort lourdes à manier, possédaient une valeur plus rituelle que militaire, bien qu’elles aient pu servir, le cas échéant.
Pour terminer, nous pouvons citer quelques noms de hallebardes traditionnelles :
•    Laoying-tou-dao : hallebarde à la tête d’aigle,
•    Chan-dao : hallebarde en pelle,
•    Guan-dao : hallebarde de Guan-yin ou hallebarde des annales,
•    Ba-jen-dao : hallebarde aux huit tranchants aussi nommée «trois pointes et huit tranchants »,
•    Chuang-ji : double vouge,
•    Ji : vouge,
•    Xian-tou-dao : hallebarde à la tête d’éléphant,
•    Lohan-chan-dao : hallebarde de la pelle de Lohan,
•    Siu-chan : petite fourche,
•    Jeou-dao : sabre de lutteur,
•    Lung-cha : fourche Dragon,
•    Wai-jian-chan : pelle à lame inversée (fauchard),
•    Ta-yue : grande hache de guerre,
•    Wu-pa : râteau de guerre…

►Jiu-wan-tai-dao (Chin.) : Fauchard à lame large et dont le contre-tranchant était garni de neuf anneaux métalliques destinés à arracher les chaires lors du retrait de l’arme. Arme du Bing-qi.

►Jo (Jap.) : Bâton de longueur moyenne (environ 1.30 mètre) et de section cylindrique, pour la pratique des arts martiaux Jo-jutsu, Judo et Aïkido, développé à partir du bâton long de 1.80 (Bo cité précédemment). C’est Muso Gonnosuke, expert dans l’art martial du Jo-jutsu, qui racourcit son bâton long (Bo) afin de donner à son extrémité une plus grande vitesse : le Jo était né.
Arme-JoLa voie du bâton ou «jodo », fut élaborée en 1955 par Shimizu Takagi, à partir des anciennes techniques du Jo-jutsu et de l’art de la tradition du bâton court  de Muso Gonnosuke. Cet art se compose essentiellement de Kata. Un Kata est une séquence de techniques dont le déroulement reproduit un schéma de combat contre un ou plusieurs adversaires attaquant sous des angles différents. Ces Kata sont au nombre de 64, répartis en 7 séries. Ils se pratiquent à deux, Jo contre sabre de bois (Bokken) : le partenaire qui attaque de son Bokken est Uchi-dachi, et celui qui se défend (Shi-dachi) avec le Jo, contre et reste toujours vainqueur dans ces séries strictement codifiées.

… à suivre

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