Formes, genres et aïkido

L’aïkido est une discipline récente de gendai budō développée sur le terreau fertile d’une longue lignée d’écoles traditionnelles après l’édit Hatōrei interdisant le port du sabre (1876). La pratique et la voie définissent l’art et modèlent la discipline. Á mesure de la transmission du geste la discipline évolue, dans sa forme et dans son concept, nourrie des échanges liés à la pratique. Le maître transmet, l’élève reçoit et chacun apprend à son tour de l’autre.

Un femme-Bokenaspect important du développement de l’aïkido est lié à sa modernité : la naissance de la discipline en relation directe de cause à effet d’installation dans une période de paix. Un défi existentiel à soutenir pour une discipline relevant des ‘arts martiaux’, la maîtrise ultime permet de triompher par un non-combat. Cette notion fondatrice de l’aïkido peut trouver ses racines dans une lecture utopiste des idéogrammes partagés par les grands courants du berceau des arts martiaux : Que ce soit en Chine, au Japon ou au Viêt Nam, par exemple, le signe 武 traduit par « martial » est similaire : phonétiquement « Wu », « Bu » et « Vo » respectivement. Traduit en terme de « guerre » ou « combat », les idéogrammes stylisent un personnage tenant une lance, et peuvent se décomposer en deux caractères dont le premier aurait pour sens « arrêter » la « lance », ainsi serait préfigurée l’idée de « celui qui maintient la paix ».

La dynamique du mouvement

Comme dans les koryū, le travail vise à développer ensemble l’esprit (Shin), la technique (Gi) et le corps (tai). Si l’école d’aïkido enseigne traditionnellement des techniques liées au combat, l’apprentissage intègre une dimension spirituelle plus que morale, qui vise à compléter la maîtrise du geste par son contrôle. La persévérance dans le travail du geste est nécessaire pour en chercher l’excellence (sens premier de « Kung-Fu ») et soutient une métamorphose intérieure. La maîtrise du geste et de soi ne vise pas tant à s’améliorer techniquement qu’à devenir une personne meilleure.
La recherche de l’accomplissement dans les formes gestuelles, leur sens et leur direction se retrouve dans l’aïkido. Au-delà de la discipline, c’est le principe fondateur attribué à O’sensei et grossièrement traduit par « il n’y a ni forme ni style en aïkido, le mouvement est naturel et sa connaissance infinie ».
Ainsi, par essence, la pratique dans cette voie est ouverte au genre humain dans sa diversité.

Parité de principe

En France, la population féminine pratiquant les formes modernes d’arts martiaux représente un quart à un tiers des licenciés (données des grandes fédérations, année 2008) d’après une étude réalisée en Sciences sociales pour l’Université Paul Sabatier Toulouse).

Nb global de licences (exercice 2008) % femmes
FFAAAAikido, Aikibudo et affinitaires 29 000 29%
FFABAikido et budo 27 500 25 %
FFJDAJudo et disciplines associées 550 000 27 %
FFKDAKaraté et disciplines associées 190 000 30 %
FFTDATaekwondo et disciplines associées 46 000 30 %
FFWushu 37 000 55 %

Cette étude rapporte également que les femmes représentent 10 à 15% de la population des enseignants au niveau français.
Les femmes ambassadrices des arts martiaux sont rares également. Au niveau international, une poignée de femmes sont présentes dans les médias.
Miyako Fujitani (née en 1918) est une pionnière. Elle a reçu son shodan sous l’enseignement de O’sensei et est aujourd’hui au rang de 7ème dan, conféré par l’Aïkikai de Tokyo. Elle a cofondé l’Aïkido Tenshin Dojo à Osaka en 1976.
Yoko Okamoto a débuté son apprentissage en 1977 au Hombu Dojo avec dirige depuis 2003 l’Aïkido de Kyoto. Elle est actuellement au rang de 6ème dan.

Fortes femmes

Des femmes de guerre sont penchées au berceau des civilisations occidentales (source Courrier international mars 2014). Certaines de leurs personnalités engagées ont traversé l’Histoire.
1219-femmesCléopâtre, reine d’Egypte, au premier siècle avant notre ère, qui après un règne pharaonique préfère mourir que voir l’Egypte envahie, est un de ces personnages féminin entré dans la légende.
En Afrique, la reine Aminatu de Gambie (1533-1610) est surnommée “la reine guerrière”. Elle étend son territoire de ses conquêtes et fait de son royaume le rendez-vous du commerce transsaharien pendant plus de 30 ans. Au XVIIème siècle Anna Zingha développe le royaume d’Angola pendant plus d’un demi-siècle et s’oppose tactiquement aux ambitions colonisatrices du Portugal. Kimpa Vita-Nsimba, au Congo, est reconnue comme nganga marinda – une intermédiaire entre le monde des hommes et celui des esprits – au tournant des XVIIème et XVIIIème siècles. Elle aussi contre les missionnaires européens. « Abla Pokou » est une reine d’Afrique de l’Ouest au XVIIIème siècle qui mène le peuple baoulé du Ghana vers la Côte d’Ivoire pour le libérer d’une guerre fratricide. La légende raconte qu’elle a dû sacrifier son fils en chemin ce qui a donné son nom au peuple libre, “ba oulié” signifiant “l’enfant est mort”. Seh-Dong-Hong-Beh, est la chef des célèbres amazones du Dahomey, (actuellement le Bénin). Son nom se traduit par “Dieu dit la vérité”. Aux alentours de 1850, Seh-Dong-Hong-Beh dirige une armée composée de plus de 5 000 combattantes engagées contre la colonisation occidentale. On raconte qu’elles préfèrent brûler leurs villages plutôt que de les abandonner aux colons.

A l’Est, les Onna mushahya

Dans le japon historique, les femmes sont nombreuses à s’entraîner au maniement de la naginata du fait de l’adaptabilité de cette arme à tous gabarits et de tenir à distance un attaquant même armé d’une lame. Les femmes de guerre ou onna-musha (abréviation de onna-bugeisha, onna signifie la femme, mu (武) est une autre lecture de bu, et sha traduit la pratique, tout comme shi) ont laissé elles aussi quelques noms dans l’Histoire.
estampe femme naginataJingû Kôgô (169-269) épouse de l’empereur Chûai , et mère de l’empereur Ôjin, déifié sous le nom de Yumiya Hachiman-jin, le kami de la guerre. Ses exploits guerriers dans la campagne en Corée où elle mène les armées après la mort de l’empereur sont rapportés dans les chroniques du Kojiki écrites en 680. Elle fût impératrice, « le 15ème empereur » du Japon (qui compte huit autres impératrices régnantes dans son histoire). En 1882, elle est la première femme à figurer sur la monnaie papier !.

Tomoe Gozen (1157-1247) est la fille du vice-gouverneur de la province du Shinano apparaît dans la chronique épique Le Dit des Heike comme étant très belle, d’une force et d’une adresse rares à l’arc. Elle affronte démons ou dieux, et vaut à elle seule mille guerriers. Elle dompte les chevaux les plus fougueux et contre l’ennemi, vêtue d’une lourde armure, le sabre au poing.
Tomoe Gozen est aujourd’hui un personnage de shuramono, théâtre nô qui s’inspire de l’esprit des grands héros. Lors des grands festivals annuels, une splendide geisha la représente, vêtue d’un ôyoroi, et portant un tachi, défile à cheval dans les avenues de Kyôto.
Aoi Gozen « Dame Rose Trémière » (? – 1183), excellait dans le maniement de la naginata. Elle est une concubine du même maître de maison que Tomoe Gozen.
Hangaku Gozen (vers 1200) est une vaillante combattante de la période Kamakura qui excellait à l’arc. Elle est l’épouse d’un autre grand archer ASARI Yoshitô, frère de TAKEDA Nobuyoshi, le fondateur du Clan Takeda.
Tsuru-hime « Princesse Grue », (vers 1540) prend la tête de la flotte de guerre de Mishima, près d’Ôsaka, à la mort du général son frère, tombé au combat. Elle est alors âgée de 16 ans ! Son armure est exposée dans le sanctuaire de Ôwatatsumi no Kami (le dieu de la mer) sur l’île d’Ômishima.
onna mushaKai-hime « Princesse de la Province de Kai » est la fille du daimyô du fief d’Oshi, dans la province du Musashi. Elle est entraînée aux bujutsu au cours de son éducation et excelle à la naginata. En 1590, elle lève une armée de fortune parmi les paysans, les femmes et les vieillards de sa maison, pour protéger le domaine en l’absence de son père et réussit à tenir tête à un millier d’hommes. Elle nargue les assiégeants à cheval en leur décochant des flèches. Elle aussi a 18 ans à peine ! Elle est surnommée hime-bushô, « la princesse-général ».
Miyagino et Shinobu sont les deux filles d’un paysan qui fut injustement tué par un bushi instructeur de sabre du karô du fief de Sendai, dans la province du Mutsu. Le daimyô du fief de Sendai n’appréciant peut-être pas l’instructeur de sabre de son karô, autorise son propre instructeur de sabre à entraîner les deux jeunes filles. Miyagino se spécialise dans la pratique de la naginata, et Shinobu, le kusarigama. Elles vengent leur père en tuant son assassin. Puis elles se joignent aux rônins lors de la rébellion de Keian en 1651. Miyagino et Shinobu ne sont normalement pas des prénoms féminins. Les onna musha ont adopté des noms de lieux de la province du Mutsu.
onna musha2Sasaki Rui est une onna-shishô (shishô signifie maître : à la fois « instructeur » et « personne qui excelle dans un art ») du milieu du XVIIème sciècle. Elle fut diplômée dans de nombreux dôjô d’Edo : Ittô-ryû kenjutsu, Yagyû-ryû kusarigama, Sekiguchi-ryû torite-jutsu, et Shintô-ryû bajutsu.
Yamamoto Yaeko est connue pour sa maîtrise au mousquet. Elle participa à la chute du château d’Aizu au début de l’ère Meiji (1868).
Nakano Takeko (1847 – 1868) lui est contemporaine, guerrière du même clan Aizu pendant la guerre de Boshin. Elle est éduquée aux arts martiaux et à la littérature. Elle devient instructrice d’arts martiaux (principalement de naginata-jutsu) dans les années 1860. Pendant la bataille contre le château d’Aizu, elle command un groupe de femmes guerrières, toutes armées de naginata. Ces femmes n’avaient pas été autorisées à entrer dans la bataille, elles se battirent néanmoins spontanément et le groupe fut reconnu ultérieurement comme « l’Armée des femmes ». Nakano Takeko fut blessée, elle demanda à sa sœur de lui trancher la tête pour qu’elle ne soit pas utilisée comme trophée par l’ennemi.

Gendai

Les sagas épiques traversent le temps de mémoire à mémoire et l’éclat de leur parure historique se renouvelle au passage, au gré des critères requis par l’époque à laquelle elles sont restituées, entre modernité et tradition. Révolus et lointains, les hauts faits charment et inspirent les vocations pour les formes de gendai budō. Sous la lumière sans concession du quotidien au présent, la grandeur simple des formes actuelles s’expose naturellement à la critique, qui constitue cependant le moteur dévolution des disciplines. Aujourd’hui comme dans les formes ancestrales traditionnelles, l’enseignement

reste la pierre angulaire de la transmission.

L’émergence de l’aïkido résulte de la contrainte liée à la révolution technologique qui modifie en profondeur le profil des armes et des armées à l’entrée dans l’ère industrielle. La discipline est visionnaire. Elle se fonde sur un contexte de paix durable et sort grandie du chaos contemporain à son émergence qu’est la seconde guerre mondiale.

VestiaireLe principe fondateur pacifique trouve son prolongement naturel dans l’utilisation de la dynamique du mouvement et non dans celle de la force physique dans la mise en œuvre technique de l’aïkido. Ce facteur essentiel est en faveur du développement de la proportion féminine dans les écoles. Aux premières heures de la discipline, dans les années 30, on connait deux élèves femmes au Kobukan Dojo de Tokyo. Takako Kunigoshi (née le 25 juin 1911) qui réalisa les dessins du « Budō Renshu » publié en 1934, en restituant les postures et techniques travaillées sous la direction d’Ueshiba et Kazuko SEKIGUCHI. Il est dit que le maître n’a pas fait d’aménagement particulier à ses leçons et ses enseignements – ni aux locaux, d’ailleurs, il n’y avait pas alors de vestiaires spécifiques pour les dames.

Adaptation

Fonder le travail sur la maîtrise de la dynamique et l’énergie ouvre naturellement le champ de la pratique de l’aïkido à toute forme de corps et libère du facteur limitant qu’est la puissance physique du pratiquant, qu’il soit masculin ou féminin. Dans le domaine des sciences physiques, la notion de force ne fait pas l’unanimité dans sa définition et la reconnaissance de son existence propre. Certains courants philosophiques asiatiques en proposent une définition dynamique : la force étant la capacité à agir au temps propice. Il est intéressant de rapprocher dans ce sens les idéogrammes traduisant l’énergie-souffle 気 et l’instant favorable 機 et possèdent la même prononciation : ki.

Chacun est donc susceptible de travailler les pratiques, de développer sa propre résistance, dans la mesure de ses limites corporelles, qui subsistent ne nous leurrons pas. Cependant le sens de travail proposé dans la pratique de l’aïkido a plusieurs fibres de soutien : la maitrise technique, la dynamique (l’instant favorable) et la maitrise de soi. La latitude est ouverte pour tout genre et une gamme de forme de corps pour s’exprimer dans la pratique de l’aïkido.

L’apprentissage est universel et multiple (le maître enseigne à l’élève et l’élève apprend au maître) tout comme le langage utilisé pour dispenser un apprentissage, par la parole ou par le silence.
Certains diront que là est le verrou.
Adapter le corps à la pratique et la pratique au corps, peut être une traduction des principes fondamentaux de l’aïkido, qui permet à la discipline d’être suivie quel que soit le genre du pratiquant.

onnabugeisha

Sources :
Courrier International – mars 2014
http://laquetedekiaz.com/tag/onna-mushashya/
‘Le champ des arts martiaux’. Propos croisés sur les formes de rituels dans le monde sino-japonais et dans l’Inde. Charles Malamoud – linguiste et Nguyen Thanh Thiên, shihan.